Comment commémorer  Francisco Ferrer ?



 

 

Anne Morelli est une historienne belge d'origine italienne, spécialisée dans l'histoire des religions et des minorités.

Docteure en histoire, elle est directrice du Centre interdisciplinaire d'étude des religions et de la laïcité de l'Université libre de Bruxelles (ULB), université où elle enseigne également la critique historique, les contacts de culture, l'histoire des religions et la didactique de l'histoire.

 

 

Tout(e) étudiant(e) ou ancien(ne) étudiant(e) passé(e) par l’ULB doit avoir gardé au moins un vague souvenir du nom de Francisco Ferrer.

Depuis quelques décennies, la grande statue qui lui est dédiée (un jeune homme nu tenant un flambeau) fait face à celle du fondateur de l’ULB Théodore Verhaegen devant le bâtiment historique de l’Université, avenue Roosevelt. Un auditoire du bâtiment H (le ….) porte son nom. Ceux qui ont été « comitards » se souviennent peut-être avoir déposé une gerbe au pied de sa statue lors de la cérémonie officielle de la Saint Verhaegen le matin du 20 novembre.

Si on est wallon (mais aussi bien gantois) on peut en outre connaître le nom de Ferrer parce que dans près de septante communes belges (et bien davantage avant les fusions), ce nom a été attribué à une place (souvent devant l’église !) ou une rue (souvent celle où se trouvait un couvent !). À Bruxelles, une Haute École formant notamment des enseignants, porte aussi son nom.

Mais en 2009 le souvenir de ce pédagogue anarchiste s’est bien estompé en dehors de certains cercles maçonniques et de Libre-Pensée.

Il y a exactement un siècle, son procès expéditif devant une Cour martiale, sa condamnation à  mort et son exécution avaient pourtant remué l’Europe comme les États-Unis. Toute la « gauche » laïque de l’époque, des libéraux aux anarchistes en passant par les socialistes, s’était mobilisée. Les protestations avaient été extrêmement massives, les manifestations – débouchant parfois sur un assaut contre l’ambassade d’Espagne – avaient enflammé toutes les villes de quelque importance. À Bruxelles elles avaient duré pratiquement une semaine, les meetings succédant aux cortèges et aux défilés accompagnés de fanfares jouant des marches funèbres.

C’est que ce Catalan, anarchiste ayant abandonné l’action violente pour créer des écoles formant les enfants à la réflexion et à l’insoumission face aux diktats de l’ordre social et religieux, avait réussi à créer autour de ses initiatives pédagogiques novatrices (L’École Moderne) tout un réseau international de sympathies.

Franc-maçon et libre-penseur, il s’était clairement engagé dans le camp anticlérical. Or l’Europe était alors, que ce soit en France, en Belgique, en Espagne ou en Italie, politiquement divisée essentiellement entre cléricaux et anticléricaux, ces derniers exigeant que l’État s’affranchisse de toute influence de l’Église catholique.

Ferrer avait beaucoup voyagé, fait des conférences, noué des contacts et engrangé des sympathies. Celles-ci allaient avoir deux fois à se mobiliser.

Deux arrestations, deux procès

Francisco Ferrer est arrêté  une première fois en Espagne en 1906. Son École Moderne est fermée et il est accusé de complicité avec un jeune anarchiste qui a tenté sans succès d’assassiner le roi d’Espagne Alphonse XIII le jour de son mariage.

Après treize mois de détention (mai 1906 - juin 1907) et une remarquable mobilisation internationale, il est acquitté et relâché. Le bulletin de son mouvement pédagogique, L’École rénovée, poursuit ses publications à Bruxelles mais son école, accusée d’être un nid de terroristes et d’impies, reste fermée.

Ferrer, libéré, entame une tournée triomphale, il est accueilli dans toute l’Europe par ses amis qui lui rendent hommage. On organise autour de lui banquets, conférences et réjouissances.

Mais deux ans plus tard - en juillet 1909 – la ville de Barcelone est secouée par des mouvements révolutionnaires. Une conscription obligatoire pour la guerre coloniale au Maroc, qui enlève à des milliers de familles modestes leur unique gagne-pain, met le feu aux poudres. La foule incendie notamment des couvents et églises considérés comme les alliés du pouvoir.

Dès la fin de ce que les conservateurs vont appeler « La Semaine sanglante », une répression sans pitié s’abat sur les contestataires et l’on cherche à punir leurs inspirateurs.

L’Église désigne tout naturellement Ferrer comme celui dont les idées ont armé le bras des émeutiers anticléricaux. Le roi ne lui accorde pas sa grâce et cette fois la mobilisation internationale ne pourra sauver Ferrer, fusillé le 13 octobre à l’âge de cinquante ans.