Résumé de la conférence sur le 'Risque climatique'  

 Bilan et perspectives après l'Accord de Paris

 
    
Par
Marine LUGEN
Centre d'Études du Développement Durable (IGEAT - ULB)
Spécialiste des processus de négociation climatique et des questions politiques liées.
Observatrice à la COP.21 dans le cadre du projet "Inside Paris" 
mené par l'Université Libre de Bruxelles.
 
Risque climatique : bilan et perspectives après l'Accord de Paris (résumé)

Marine Lugen (Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser.)[1]

L’Accord de Paris obtenu à l'issue de la COP.21, le 12 décembre 2015, a été qualifié d'historique dans la lutte internationale contre le changement climatique. Face à l'enthousiasme qu'il a provoqué, il est important de comprendre quels en étaient les enjeux, en quoi il s'est démarqué des accords précédents et ce qu'on peut en attendre aujourd'hui.

1) Le changement climatique, où en est-on ?

Le changement climatique tel qu'on le désigne aujourd'hui fait référence à l'augmentation rapide et récente de la température moyenne à la surface des océans et de la Terre, cette dernière s’étant élevée d’environ 0,89°C depuis 1901[2]. Cette tendance se renforce dans les dernières années. Ainsi, chacune des trois dernières décennies a été successivement plus chaude que toutes les décennies précédentes depuis le début des observations.

Les facteurs naturels ne peuvent expliquer seuls cette augmentation. L'activité humaine, depuis l'ère préindustrielle, a conduit à émettre des quantités de gaz à effet de serre (GES) dans l'atmosphère conséquentes. Elles représentent une source de pollution et modifient la répartition des composants de l'atmosphère, causant un réchauffement de la planète par le mécanisme de l'effet de serre. Ainsi, les concentrations de CO2 dans l’atmosphère sont passées de 278 parties par million (ppm) avant la période préindustrielle à plus de 400 ppm aujourd’hui, un niveau sans précédent depuis au moins les 800.000 dernières années.

Si la communauté internationale s'en préoccupe, c'est parce que les impacts du changement climatique sont majoritairement négatifs et susceptibles de remettre en cause le fonctionnement et la diversité de nos écosystèmes et des sociétés humaines. Ces impacts (montée du niveau de la mer, acidification des océans, extinction d'espèces, perte des récifs coralliens...) menacent en effet directement ou indirectement quantité de secteurs, comme les infrastructures, la santé, l'alimentation. Des enjeux sécuritaires existent également : migrations, compétition sur les ressources et fragilisation des États sont trois conséquences attendues du changement climatique, toutes susceptibles de se traduire en conflits.

Les négociations internationales établies sous l’égide des Nations Unies ont permis d’aboutir en 2010 à l’objectif consistant à limiter le réchauffement à 2°C par rapport à l’ère préindustrielle. La limitation du réchauffement à max. 2°C correspond à un seuil de concentration du CO2 dans l’atmosphère, soit une quantité de GES cumulée maximale. C'est ce qu'on appelle le budget carbone.Ce budget est de 790 Gigatonnes de Carbone (Gt), parmi lesquels nous avons déjà émis 550 Gt, soit environ les ⅔ ! Au rythme actuel, il sera écoulé dans environ 25 ans.

2) Les réponses de la communauté internationale

Pour résoudre ce problème, les États se sont réunis lors du "Sommet de la Terre" à Rio en 1992.  Il ressort de cette conférence trois conventions internationales sur l'environnement, dont la Convention-Cadre des Nations Unies sur le changement climatique (CCNUCC). La CCNUCC, aujourd'hui ratifiée par 195 États, est le cadre de référence de la prise en charge du problème. Elle décrit des obligations très générales et est appelée à être complétée par d'autres textes précisant l'engagement des Parties. C'est le travail que se fixent les Conférences des Parties (COP).

Parmi les Protocoles émanant de la COP, l'un des plus connus est sans nul doute le Protocole de Kyoto, signé lors de la COP3 en 1997. Il a constitué le premier instrument établissant des objectifs de réduction d’émissions contraignants, avec toutefois une couverture des émissions réduite. Kyoto incluait en effet les seuls pays industrialisés, représentant alors ¼ des émissions mondiales.

Pour faire simple, l'Accord de Paris visait à déterminer la suite du Protocole de Kyoto, qui doit se terminer en 2020. L'un des grands enjeux de cet accord devait être son caractère universel : pour la première fois, tous les pays allaient s'engager juridiquement à réduire leurs émissions de GES afin de respecter l'objectif ultime de la Convention, à savoir « stabiliser les concentrations de gaz à effet de serre dans l'atmosphère à un niveau qui empêche toute perturbation anthropique dangereuse du système climatique  ». Le deuxième enjeu majeur tenait à la détermination des moyens qui seraient dégagés pour y parvenir, en particulier les aides financières qui seraient accordées aux pays en développement.

Deux raisons principales expliquent l'engouement provoqué par la COP21. D'abord, 2015 était la date limite fixée pour y parvenir. Cet ultimatum résulte notamment de l'échec des négociations de Copenhague, lors de COP15 en 2009. Ensuite, la Présidence française en avait fait une affaire politique et les moyens investis dans la réussite de la COP21, considérables et payants, l'ont bien montré. La conclusion de l'Accord a d'ailleurs, de l'avis commun, été facilitée par le comportement irréprochable de la Présidence française et une atmosphère plus constructive qu'à l'usuel. De manière plus substantielle, si les avis et enjeux divergeaient parfois dramatiquement d'un État à l'autre, la volonté de conclure était assez claire chez tous.

3) Les résultats de l'Accord[3]

L'Accord de Paris obtenu le 12 décembre 2015 a donc réussi ce pari impossible : faire converger 195 États (plus l'Union Européenne) autour d'un texte commun qui se fixe comme objectif de maintenir le réchauffement climatique sous la barre des 2°C, et même de tendre vers 1,5°C.

Un point fort de l'accord, outre le signal positif qu'il envoie au multilatéralisme, est de prévoir un processus de révision des actions et progrès tous les cinq ans, afin d'augmenter progressivement l'ambition mondiale. Les engagements en termes d'atténuation relèvent d'une approche dite bottom-up, c'est-à-dire que chaque État Partie (ou l'Union Européenne au nom de ses membres dans son cas) détermine au niveau national les efforts qu'elle accepte de remplir en termes d'atténuation et, le cas échéant, d'adaptation. Ces efforts devraient largement calquer des contributions volontaires déjà prévues en amont de la COP, ayant permis au Secrétariat, par le biais d'un calcul des effets cumulés, de suggérer une trajectoire de réchauffement à 2,7 °C - le niveau le plus bas projeté jusqu'alors.

Bien qu'il s'agisse d'un signe encourageant, nous restons donc très éloignés de l'objectif 2°C et l'écart est pour le moins préoccupant, d'autant que l'Accord ne dit quasi rien des moyens pour le mettre en œuvre. C'est probablement le prix à payer pour son existence : les dispositions sont souvent assez vagues, les termes peu définis et un certain nombre de décisions importantes sont tout simplement remises à plus tard. C'est vrai pour les questions d'adaptation au changement climatique, de financement climat, de transfert de technologies ou encore de renforcement de capacités.

Ce flou dans l'Accord, bien que probablement inévitable, le rend potentiellement dangereux. En effet, il ne parle ni d'énergies fossiles, ni d'énergies renouvelables. L'agriculture, bien que l'un des secteurs les plus émetteurs au monde, est exclue du texte. Il n'y a rien non plus sur les émissions issues des transports aériens et maritimes, pourtant non négligeables et en hausse constante. Ainsi, si l'Accord représente quelques avancées majeures, il reste peu prescriptif et relativement inquiétant au regard de l'urgence climatique et des nécessaires interventions qu'elle réclame. Trois secteurs doivent être revus en profondeur pour limiter le phénomène : l'énergie, les modes de production et consommation, l'utilisation des sols. Aucun de ces secteurs n'est couvert par l'Accord de Paris. S'il représente réellement le succès qu'on lui a attribué, espérons qu'il amènera alors une discussion profonde sur chacun de ces thèmes et une transformation conséquente des sociétés.

4) Perspectives pour le climat

La cérémonie de signature de l'Accord par les chefs d'État et de gouvernements aura lieu le vendredi 22 avril 2016 à New York, au siège des Nations Unies. C'est la première étape du processus de ratification, indispensable pour son entrée en vigueur. Un mécanisme facilitateur est mis en place pour promouvoir le respect de l’accord, toutefois aucune sanction ne viendrait frapper un éventuel manquement.

Quelles sont alors les perspectives pour le climat ?

L'existence de l'Accord en soi est le signe extrêmement positif d'une convergence des préoccupations politiques et sociétales. Sur le plan politique, la COP21 a représenté la plus grande réunion de chefs d'État historique. Sur le plan sociétal, les associations de citoyens étaient aussi très présentes à la COP. Le rôle de veille qu'elles exercent s'étendra dès aujourd'hui au respect des dispositions de l'Accord, dont on a vu que le niveau d'ambition est très élevé.

En outre, la COP fut l'occasion d'un "momentum" politique grâce auquel la prise de conscience autour de la question climatique a atteint un pic et a transcendé les cercles restreints de quelques décideurs politiques ou des scientifiques intéressés. L'appropriation de la question climatique par les citoyens ne fait que s'amplifier et prend la forme d'initiatives concrètes telles que des campagnes de désinvestissements dans les énergies fossiles, le développement de plus en plus riche d'alternatives de société et de mouvements de transition, une pression permanente sur les pouvoirs publics pour voir se relever le niveau d'ambition. Cette prise de conscience est aussi la porte ouverte à une réflexion plus poussée sur les modes de production et consommation et notre rôle à cet égard. Une telle réflexion est indispensable aujourd'hui et relève autant de l'urgence que les efforts escomptés au niveau de la CCNUCC.


[1] Doctorante au Centre d'Études du Développement Durable, Université Libre de Bruxelles. Les propos tenus dans ce papier n'engage que moi.

[2] Tous les chiffres repris dans ce résumé émanent du dernier rapport du Groupe d'Experts Intergouvernemental sur l'Évolution du Climat (GIEC), publié en 2014 :  https://www.ipcc.ch/report/ar5/

[3] Consultable en version française sur le site de la CCNUCC :

 http://unfccc.int/resource/docs/2015/cop21/fre/l09r01f.pdf